Comment Kraft Heinz a reconstruit son budget sur des bases zéro
Quand Kraft Heinz a adopté le budget base zéro sous l'impulsion de 3G Capital, l'entreprise n'ajustait plus ses dépenses à la marge : elle les justifiait depuis zéro chaque année. Voici ce que cette transformation révèle sur les conditions réelles d'application de cette méthode, et ce qu'un CFO peut en retenir sans en répéter les erreurs.
Turing LedgerAnalyste finance et stratégie17 août 2026En 2015, la fusion entre Kraft Foods et H.J. Heinz place deux géants de l'agroalimentaire sous le contrôle opérationnel de 3G Capital, le fonds brbrThe percentage of visitors who leave after viewing only one page, often a signal of poor relevance, mismatched intent, or weak user experience.Voir la définition complète →ésilien déjà connu pour avoir appliqué la même méthode chez AB InBev et Burger King. La directive est claire dès le départ : passer d'une logique budgétaire incrémentale, où chaque ligne repart du montant approuvé l'année précédente, à un modèle où chaque dépense doit être justifiée à partir de zéro, sans référence à l'historique. Kraft Heinz affichait des structures de coûts héritées de décennies de croissance externe et d'organisations en silos. Le budget base zéro, ou ZBB (zero-based budgeting), n'est pas arrivé comme un outil parmi d'autres : c'était la colonne vertébrale de la thèse d'investissement de 3G.
Le contexte opérationnel est important à rappeler. Kraft Heinz gérait en 2015 un chiffre d'affaires supérieur à 26 milliards de dollars, avec des marges EBITDAEBITDAEBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization) measures a company's operating profitability before financing and accounting decisions, used to compare core performance across firms.Voir la définition complète → que 3G entendait porter rapidement vers 30 %. L'organisation héritait de deux cultures d'entreprise distinctes, de doublons fonctionnels, et d'un portefeuille de marques dont certaines affichaient une croissance organique quasi nulle. Le ZBB n'était pas conçu pour répondre à un problème de croissance, mais à un problème de structure de coûts.
Ce que Kraft Heinz a mis en place concrètement
Le ZBB tel qu'appliqué par 3G Capital chez Kraft Heinz repose sur une logique de propriété des coûts. Chaque ligne budgétaire est assignée à un responsable nommé, qui doit produire chaque année une justification documentée de la dépense, indépendamment de ce qui avait été approuvé l'année précédente. L'entreprise a découpé ses coûts en plusieurs centaines de catégories granulaires, des fournitures de bureau aux dépenses de voyage en passant par les frais de publicité par marque.
Les centres de coûts ont été regroupés en "packages de décision" : chaque package décrit la nature de la dépense, son montant demandé, les conséquences d'une non-approbation, et les alternatives envisagées à différents niveaux de financement. Ce n'est pas une simplification rhétorique : dans la pratique, les équipes de Kraft Heinz ont passé un volume horaire significatif à documenter des dépenses que la logique incrémentale validait autrefois en quelques minutes.
3G a couplé le ZBB à une politique de réduction des effectifs de siège. Selon des informations publiques relayées à l'époque par le Wall Street Journal et Bloomberg, Kraft Heinz a supprimé environ 5 000 postes dans les deux premières années suivant la fusion, principalement dans les fonctions support. Les dépenses générales et administratives (SG&A) ont été comprimées de façon visible sur les comptes publiés : la marge EBITDA est passée d'environ 18 % en 2015 à plus de 26 % en 2017, selon les rapports annuels de la société.
Un élément souvent sous-estimé dans les analyses du cas Kraft Heinz : 3G Capital s'appuyait sur un système de reporting mensuel très granulaire, avec des révisions budgétaires trimestrielles imposées aux business units. La fréquence du cycle n'était pas celle d'un budget annuel classique. Les managers ne découvraient pas leurs enveloppes en début d'année pour les oublier neuf mois.
Les résultats, et leurs limites
Les gains de marge à court terme sont documentés et réels. Entre 2015 et 2018, Kraft Heinz a dégagé plusieurs milliards de dollars de réductions de coûts, portant son ratio EBITDA parmi les plus élevés du secteur agroalimentaire mondial. Ces chiffres sont issus des comptes audités et des présentations aux investisseurs de la société, et ont été largement commentés par des analystes indépendants comme ceux de Deutsche Bank et Morgan Stanley à l'époque.
Mais en février 2019, Kraft Heinz annonce une dépréciation de 15,4 milliards de dollars sur ses marques phares, dont Kraft et Oscar Mayer, et réduit son dividende de 36 %. La SEC ouvre une enquête sur ses pratiques comptables, qui se conclura en 2021 par un accord à 62 millions de dollars. La valeur boursière de l'entreprise s'effondre de plus de 70 % entre son pic de 2017 et fin 2019.
Ce n'est pas le ZBB en tant que méthode qui provoque directement cette destruction de valeur. La cause principale est la survalorisation des actifs lors de la fusion et l'érosion structurelle des grandes marques de grande consommation face à la montée des marques distributeur et des produits naturels. Mais le ZBB tel qu'appliqué ici a contribué à un sous-investissement chronique en innovation et en marketing. Des lignes de dépenses jugées non justifiables dans le cadre du processus ont été coupées précisément là où elles auraient dû être maintenues.
Ce qui est transférable, et ce qui ne l'est pas
Le premier enseignement utile pour un CFO : le ZBB fonctionne bien sur les coûts de structure discrets et répétitifs, frais généraux, logistique, achats indirects. Il fonctionne moins bien appliqué mécaniquement aux dépenses qui construisent de la valeur à moyen terme, R&D, développement de marque, formation. L'outil n'est pas neutre : il favorise structurellement les dépenses dont le retour est immédiat et mesurable.
Le deuxième enseignement concerne la gouvernance du processus. Chez Kraft Heinz, le ZBB était piloté par 3G avec une autorité de contrôle très centralisée. Dans une organisation où la direction financière n'a pas ce niveau de légitimité politique, l'implémentation risque de produire des négociations budgétaires déguisées : les managers apprennent à formater leurs demandes pour satisfaire les critères de justification sans remettre en cause leurs habitudes.
Troisièmement, le calendrier compte. Le ZBB complet, avec packages de décision et révisions granulaires, exige un investissement en temps de management que beaucoup d'organisations sous-estiment. Des cabinets comme McKinsey et Deloitte, qui accompagnent ce type de transformation, recommandent généralement une montée en charge progressive sur deux à trois cycles budgétaires, en commençant par les catégories de coûts les plus opaques.
Enfin, le cas Kraft Heinz rappelle que le ZBB ne dit rien sur la stratégie. Il discipline les coûts existants ; il ne génère pas de croissance et ne remplace pas une réflexion sur le portefeuille d'activités.
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