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Consentement et ciblage : ce que le débat dominant oublie de dire

Le discours dominant sur la vie privée traite le consentement comme une solution technique et réglementaire suffisante. C'est une erreur stratégique que les CMO les plus avisés ne peuvent pas se permettre de commettre.

Depuis l'entrée en vigueur du RGPD en 2018, puis le déploiement de législations similaires aux États-Unis (CCPA en Californie, puis une douzaine d'autres États), le secteur marketing a vécu sous la pression d'un impératif croissant : obtenir le consentement. En 2026, ce sujet est omniprésent dans les discussions entre CMO, DPO et conseils juridiques. Les conférences consacrées au MarTech ne proposent plus une session sans un panel sur la "privacy-first strategy". La question a clairement quitté le domaine technique pour s'installer au niveau exécutif.

Pourquoi maintenant ? Parce que les régulateurs ont cessé de faire des avertissements symboliques. Meta a écopé d'une amende de 1,2 milliard d'euros infligée par la CNIL irlandaise en 2023. Google a versé 391,5 millions de dollars en 2022 à 40 États américains pour des pratiques de géolocalisation jugées trompeuses. Les CMO sont devenus responsables, au sens juridique et financier du terme.

Ce que dit le consensus, et pourquoi il mérite d'être pris au sérieux

La position dominante peut se résumer ainsi : les consommateurs veulent contrôler leurs données, les entreprises doivent respecter ce droit, et un marketing éthique est aussi un marketing plus performant sur le long terme. Les partisans de cette thèse avancent plusieurs arguments solides.

Premièrement, la confiance est un actif mesurable. D'après une étude d'Edelman publiée en 2023, 81 % des consommateurs dans les marchés matures déclarent que la confiance dans la marque conditionne leur décision d'achat. Deuxièmement, les données first-party collectées avec un consentement explicite affichent des taux d'engagement nettement supérieurs aux données achetées ou inférées. Salesforce (éditeur CRM, à croiser avec des sources indépendantes) a régulièrement mis en avant des chiffres suggérant un écart de performance de 2 à 5x en faveur des données first-party, bien que ces chiffres proviennent d'un acteur commercialement intéressé.

Troisièmement, la fin des cookies tiers, même si Google a finalement repoussé plusieurs fois sa date limite avant de proposer une architecture alternative via Privacy Sandbox, a structurellement réduit la portée des approches de ciblage behavioural à grande échelle. Les CMO qui n'ont pas construit de stratégie first-party sont objectivement exposés.

Ce consensus est cohérent, étayé, et largement défendable. Il serait intellectuellement malhonnête de le balayer d'un revers de main.

Les angles morts que personne ne veut vraiment regarder

La faille principale du consensus n'est pas dans ses conclusions, mais dans la manière dont il cadre le problème. En réduisant la question de l'éthique à celle du consentement, on produit une illusion de résolution.

Voici le problème concret : un consommateur qui clique sur "Accepter tout" dans une bannière de cookies à 6h45 du matin sur son téléphone, parce qu'il veut simplement lire un article, n'a pas exercé un choix éclairé. Pourtant, cette action est juridiquement valide et marketingement exploitable. Des chercheurs de l'université de Cambridge ont documenté depuis plusieurs années le phénomène de "dark patterns" dans les interfaces de consentement. La CNIL française a sanctionné Google et Facebook en 2022 précisément pour avoir rendu le refus du consentement plus complexe que l'acceptation. Le consentement formel n'est pas équivalent à l'autonomie réelle.

Le deuxième angle mort concerne les effets de système. Les CMO qui optimisent leurs entonnoirs sur la base de signaux comportementaux très granulaires, même avec consentement légal, participent à une dynamique d'asymétrie informationnelle. Des études publiées dans le Journal of Marketing Research ont montré que les consommateurs sous-estiment de façon systématique le volume de données collectées à leur sujet et les usages qui en sont faits. Cette asymétrie ne disparaît pas parce qu'une case a été cochée.

Le troisième angle mort est d'ordre concurrentiel. Le débat sur la vie privée se concentre presque exclusivement sur les entreprises occidentales opérant sous RGPD ou CCPA. Pendant ce temps, des acteurs comme TikTok (sous ByteDance) ou des plateformes e-commerce opérant depuis des juridictions moins contraignantes jouent avec des règles différentes. Les CMO qui s'astreignent à des standards élevés doivent être lucides : leur discipline éthique a un coût de court terme réel, et les régulateurs n'ont pas encore levé cette asymétrie concurrentielle.

Enfin, le discours sur le "marketing éthique comme levier de performance" mérite d'être questionné dans ses preuves. Beaucoup de ces affirmations reposent sur des corrélations ou des études commanditées par des éditeurs vendant précisément des solutions de gestion du consentement. OneTrust, Didomi, Axeptio : tous ont un intérêt commercial direct à associer consentement et performance. Les données indépendantes liant strictement les pratiques privacy-first à des gains mesurables de chiffre d'affaires sont beaucoup plus rares qu'il n'y paraît.

Ce qu'un CMO précis devrait faire différemment

La réponse n'est pas de revenir à des pratiques opaques, ni d'attendre que les régulateurs précisent davantage les règles. C'est de déplacer le cadre de référence : passer du consentement comme objectif à la confiance comme infrastructure.

Concrètement, cela implique quatre choses distinctes.

Auditer la réalité de ses interfaces de consentement, pas seulement leur légalité. La question à poser n'est pas "est-ce conforme au RGPD ?" mais "un consommateur ordinaire comprend-il réellement ce à quoi il consent ?" Cet audit doit être conduit avec une équipe UX et non uniquement juridique.

Construire une proposition de valeur explicite autour des données. Amazon Prime, Fnac+ ou Decathlon dans ses programmes de fidélité proposent des avantages tangibles en échange des données partagées. C'est un modèle d'échange transparent, plus durable que la mécanique de consentement par défaut.

Réduire la dépendance aux signaux inférés et comportementaux, non par obligation légale, mais parce que la précision de ces signaux est surévaluée. Des travaux de Rand Fishkin chez SparkToro ont documenté l'écart entre les données d'intention déclarée et les proxies comportementaux utilisés dans la plupart des plateformes publicitaires.

Enfin, traiter l'éthique du ciblage comme une variable stratégique de positionnement, pas comme une contrainte de conformité. Apple a construit un différenciateur de marque substantiel avec ATT (App Tracking Transparency) et ses communications autour de la vie privée depuis 2021. Ce n'est pas un accident : c'est une décision de positionnement concurrentiel prise au niveau exécutif.

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