MarketingStratégie de marque

La règle des 95-5 : pourquoi la majorité de vos acheteurs n'est pas prête à acheter aujourd'hui

La règle des 95-5 repose sur un fait simple mais souvent ignoré : à tout moment, 95 % de vos acheteurs potentiels ne sont pas en phase d'achat. Comprendre ce principe change radicalement la façon dont un CMO devrait allouer son budget entre activation court terme et construction de marque.

La règle des 95-5 est l'un de ces concepts qui semblent évidents une fois énoncés, mais qui restent systématiquement sous-appliqués dans la pratique. L'origine du principe est attribuée à l'Ehrenberg-Bass Institute, le centre de recherche marketing de l'Université d'Australie du Sud, dont les travaux portent depuis plusieurs décennies sur les comportements d'achat réels. La règle dit ceci : à un instant donné, seuls 5 % environ des acheteurs potentiels d'une catégorie sont "in-market", c'est-à-dire activement en train d'évaluer un achat. Les 95 % restants n'achèteront pas avant des mois, parfois des années.

Ce qui rend le concept délicat, ce n'est pas la statistique elle-même. C'est ce qu'elle implique pour la répartition du budget marketing, et la résistance qu'elle rencontre dans la plupart des organisations.

Pourquoi ce principe concerne directement le CMO

Le CMO vit sous pression de résultats trimestriels. Les outils de mesure modernes, Google Ads, les plateformes programmatiques, les CRM, tous optimisent vers la conversion immédiate. Le lead, le clic, le formulaire rempli. Ces métriques sont lisibles, défendables en COMEX, et donnent l'illusion de la maîtrise.

Le problème est que ces outils captent principalement les 5 % déjà en phase d'achat. Ils ne créent pas la demande, ils la récoltent. Si votre marque est inconnue ou peu mémorisée au moment où un acheteur entre dans sa phase d'évaluation, aucune campagne de retargeting ni aucun contenu de nurturing ne compensera cette absence. La décision de shortlister une marque est souvent prise avant même que la recherche active commence.

Les recherches de l'Ehrenberg-Bass Institute, popularisées notamment par Byron Sharp dans "How Brands Grow" (2010, Oxford University Press), montrent que la croissance d'une marque dépend de deux facteurs : sa disponibilité mentale (être présent dans la mémoire des acheteurs au bon moment) et sa disponibilité physique (être accessible à l'achat). La construction de marque sert le premier facteur, l'activation court terme sert le second. Les deux sont nécessaires, mais la plupart des budgets marketing surpondèrent massivement l'activation.

Pour un CMO, ignorer la règle des 95-5, c'est optimiser pour la récolte tout en négligeant les semailles. Les rendements s'érodent progressivement, et l'entreprise devient dépendante de cycles promotionnels de plus en plus coûteux pour maintenir ses volumes.

Comment fonctionne concrètement ce mécanisme

Prenons un exemple dans le B2B, secteur où l'erreur est particulièrement coûteuse. Une entreprise qui vend des logiciels de gestion de flotte à des directeurs logistiques peut identifier, disons, 4 000 entreprises cibles en France. À un moment donné, environ 200 d'entre elles sont en phase d'achat actif, c'est-à-dire qu'elles ont un budget débloqué, un besoin identifié, et un appel d'offres en préparation ou en cours. Les 3 800 restantes ne sont pas dans ce processus.

Si ce fournisseur concentre 90 % de son budget sur la génération de leads et le ciblage des "signaux d'intention", il va se battre férocement pour capter les mêmes 200 prospects que tous ses concurrents ciblent simultanément. Le coût par lead explose, les taux de conversion restent faibles car les acheteurs reçoivent des dizaines de sollicitations identiques.

Inversement, si ce même fournisseur a passé les trois dernières années à construire une présence mémorable auprès des 4 000, via des contenus de référence, des prises de parole lors des événements sectoriels, des études publiées sur les coûts de non-optimisation des flottes, alors au moment où un directeur logistique entre en phase d'achat, le fournisseur est déjà dans son référentiel mental. Il figure naturellement dans le shortlist. La vente est à la fois plus rapide et moins disputée.

C'est précisément ce que Binet et Field ont documenté dans leurs analyses des données IPA (Institute of Practitioners in Advertising) au Royaume-Uni. Leurs travaux, publiés notamment dans "The Long and the Short of It" (2013), suggèrent un ratio d'allocation optimal autour de 60 % pour la construction de marque et 40 % pour l'activation, avec des variations selon la catégorie et la maturité de la marque. Ces chiffres sont issus d'analyses d'efficacité publicitaire et non de travaux expérimentaux contrôlés, ce qui mérite d'être signalé, mais ils offrent un point de repère utile pour structurer la réflexion budgétaire.

Quand appliquer ce principe, et quand nuancer

La règle des 95-5 n'est pas un argument pour réduire l'activation à néant. Elle invite à une réallocation réfléchie, pas à un abandon des mécaniques de conversion.

Plusieurs situations modèrent son application directe. Une marque en phase de lancement avec une notoriété quasi nulle a besoin d'activation pour générer ses premiers revenus et financer sa propre construction de marque dans le temps. Une marque en catégorie à achat impulsif ou très fréquent (grande consommation, certains segments B2C) verra la proportion "in-market" fluctuer plus rapidement, ce qui rapproche les cycles et rend l'activation plus justifiable à court terme. Et dans des marchés très concentrés, avec peu d'acteurs et des cycles d'achat très longs, l'investissement relationnel direct peut se substituer partiellement à la construction de marque au sens large.

La difficulté réelle pour le CMO n'est pas de comprendre la règle, c'est de la défendre en interne. Les dépenses de brand building ont un retour différé, souvent sur dix-huit mois à trois ans selon les catégories. Elles sont difficiles à attribuer avec précision. Face à un CFO qui demande le ROI d'une campagne de notoriété, la réponse honnête est que la mesure directe reste imprécise, et que les modèles d'attribution standard ne capturent pas les effets différés. Le CMO doit être capable de porter cette conversation avec des données solides, notamment les travaux de Binet et Field, et d'accepter qu'une partie de la valeur créée ne soit visible que sur le long terme.

La règle des 95-5 ne dit pas que la performance court terme est inutile. Elle dit que concentrer l'essentiel de ses ressources sur les 5 % déjà prêts à acheter, c'est laisser la croissance future à vos concurrents qui, eux, travaillent la mémoire des 95 % restants. Un CMO qui construit une marque forte aujourd'hui réduit son coût d'acquisition de demain. C'est une forme de discipline budgétaire,

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