Finance

Le budget base zéro revisité : ce que les CFO doivent vraiment comprendre

Le budget base zéro fascine et inquiète à la fois : les directions financières y voient tantôt un outil de discipline, tantôt une machine à friction organisationnelle. Cet article démonte la mécanique réelle du ZBB, avec ses conditions d'efficacité et ses limites honnêtes.

Le budget base zéro, ou ZBB (zero-based budgeting), a la particularité de revenir régulièrement à la mode sans jamais s'imposer comme pratique standard. On l'a vu ressurgir au début des années 2010 sous l'impulsion de 3G Capital chez Kraft Heinz et AB InBev, puis à nouveau dans la décennie suivante chez des groupes comme Unilever et Mondelez, qui l'ont adopté partiellement avant de revoir leur position. Cette alternance entre adoption et retrait dit quelque chose d'important : le ZBB n'est pas une méthode neutre. Il produit des effets réels, dans les deux sens.

La confusion autour du ZBB tient souvent à une définition floue. Beaucoup de directions financières croient pratiquer le ZBB parce qu'elles demandent des justifications pour tout nouveau poste de dépense. Ce n'est pas cela. Le ZBB exige que chaque ligne budgétaire parte de zéro à chaque cycle, indépendamment de ce qui a été dépensé l'année précédente. L'historique n'est pas une base de référence. Chaque dépense doit être rejustifiée dans sa totalité.

Pourquoi cette question est directement du ressort du CFO

Le budget traditionnel, dit "incremental budgeting", part du réel N-1 et applique des ajustements à la marge. Cette logique présente un défaut structurel que les CFO connaissent bien : elle perpétue les allocations passées même lorsque les priorités stratégiques ont changé. Une business unit qui a bénéficié d'investissements importants en 2021 continue d'en recevoir en 2026 par inertie, parfois sans que personne n'ait vérifié si ces dépenses produisent encore de la valeur.

Le ZBB adresse directement ce problème d'allocation. Pour un CFO dont la mission inclut l'alignement des ressources sur la stratégie, c'est un outil de gouvernance autant qu'un outil comptable. Il crée une obligation de justification que le budget incrémental n'impose pas.

Il y a aussi une dimension politique. Le ZBB redistribue le pouvoir dans l'organisation : les managers opérationnels doivent défendre leurs budgets devant la direction financière avec une granularité qui n'est pas requise dans le cycle habituel. Pour un CFO qui cherche à renforcer la rigueur analytique dans les business units, c'est un mécanisme de pression qui peut être utile. C'est aussi une source de résistance interne si la culture de l'entreprise n'est pas prête.

La mécanique réelle, sans simplification excessive

Dans un cycle ZBB classique, le processus se déroule en trois étapes.

D'abord, l'identification des "decision packages". Chaque responsable de département décompose son activité en unités décisionnelles discrètes. Par exemple, dans une direction marketing, on distinguera la gestion de marque, les campagnes digitales, les salons professionnels, les études consommateurs. Chaque package fait l'objet d'une fiche qui précise : l'objectif poursuivi, les ressources demandées, les alternatives (que se passe-t-il si ce package est réduit de 30 % ou supprimé ?), et les indicateurs de performance associés.

Ensuite, le classement de ces packages. La direction générale et la direction financière organisent ces décisions en ordre de priorité, du plus critique au moins prioritaire. C'est là que se situe la vraie tension : des départements entiers peuvent voir leur budget réduit à néant si leurs packages ne franchissent pas le seuil de financement.

Enfin, l'allocation budgétaire suit ce classement jusqu'à épuisement de l'enveloppe disponible. Les packages en bas de la liste ne sont pas financés, point.

Prenons un exemple concret. Un groupe agroalimentaire de taille intermédiaire, 800 millions d'euros de chiffre d'affaires, décide d'appliquer le ZBB à ses frais généraux (SG&A), qui représentent 18 % du chiffre d'affaires. La direction des ressources humaines identifie 14 decision packages. Parmi eux : la formation managériale (350 000 euros), l'abonnement à une plateforme de gestion des talents (220 000 euros), deux postes de chargés de recrutement interne (180 000 euros). Chaque package doit démontrer son lien avec un objectif d'entreprise formalisé. La formation managériale est retenue car elle se rattache au plan de succession validé par le comité exécutif. L'abonnement à la plateforme est réduit de 40 % après que l'analyse montre un taux d'utilisation réel de 23 %. Les deux postes de recrutement sont fusionnés en un, le reste de l'activité étant externalisé sur un contrat variable. Au total, la DRH obtient 640 000 euros au lieu de 750 000 euros demandés initialement, avec un arbitrage explicitement documenté.

Ce niveau de granularité est à la fois la force et la contrainte du ZBB.

Quand l'utiliser, quand ne pas l'y perdre

Le ZBB produit ses meilleurs résultats dans des circonstances précises. Il fonctionne bien dans les fonctions support (achats, marketing, RH, IT) où les dépenses sont réelles mais leur rendement difficile à objectiver dans un budget classique. Il convient aussi aux entreprises en situation de compression de coûts structurelle, comme une intégration post-acquisition ou un retournement financier. AB InBev a appliqué cette logique après le rachat de SABMiller en 2016 et a documenté des réductions de SG&A significatives dans les années qui ont suivi.

En revanche, le ZBB devient contreproductif dans plusieurs cas de figure. Dans les fonctions R&D ou innovation, où la valeur est incertaine par nature, demander une justification exhaustive à chaque cycle détruit la logique même de l'investissement à long terme. Dans les organisations à forte rotation de management, le coût administratif du ZBB (estimé par McKinsey entre 1 et 2 % du budget total en frais de processus) dépasse souvent les économies réalisées sur les petites enveloppes. Et dans les périodes de forte croissance, l'énergie que le ZBB mobilise est une énergie soustraite à la capture d'opportunités.

Mondelez a partiellement abandonné son approche ZBB à partir de 2019, les équipes opérationnelles signalant que le coût de gestion du processus nuisait à la rapidité de décision dans un marché concurrentiel.

Le ZBB n'est pas une philosophie de gestion universelle : c'est un outil de diagnostic coûteux qui se justifie quand l'enjeu de réallocation est suffisamment important pour amortir la friction qu'il génère. Un CFO qui l'applique sans ce calcul préalable obtiendra de la rigueur apparente et beaucoup de fatigue organisationnelle.

Vous avez lu cet article ?

Validez votre lecture pour gagner de l’XP et alimenter votre radar.