FinanceDigital Finance & AI in Finance

Chaque programme Z de votre ERP finance est un Kaplan qui partira sans préavis

Moderniser l'ERP finance consiste d'abord à décider ce qui reste standard dans le noyau comptable et ce qui vit autour. Birmingham, inTEST et le calendrier SAP de 2027 montrent ce que coûte une frontière mal tracée, et pourquoi c'est au CFO de la signer.

L'hôtel de ville victorien de Birmingham rempli de fils colorés emmêlés, une petite directrice financière tenant un bout.

Meta a organisé le départ de son principal conseiller politique comme on prépare une clôture annuelle. Joel Kaplan, directeur des affaires mondiales de Meta, prévoit de quitter l'entreprise en 2027, au terme de plus de 15 ans comme conseiller clé de Mark Zuckerberg sur les questions politiques et réglementaires. Il restera en poste jusqu'aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre 2026. Ses responsabilités passeront ensuite à Dina Powell McCormick, actuelle présidente et vice-présidente du conseil de Meta, qui prendra aussi en charge les affaires extérieures. Zuckerberg a déclaré à Axios que Kaplan avait été impliqué dans presque tous les grands défis de l'entreprise depuis plus de 15 ans. Meta perd donc une personne qui détient quinze ans de logique implicite, et elle s'offre plusieurs mois pour la transférer.

Votre ERP finance contient des dizaines de Kaplan, et aucun ne donnera de préavis. Ce sont les programmes spécifiques (les fameux « objets Z » dans le monde SAP), les règles de rapprochement maison et les clés de répartition codées en 2011 par un consultant parti depuis longtemps. Le concept qui traite ce problème s'appelle lecœur propre (clean core). On le confond souvent avec un slogan d'éditeur ou avec une préférence d'architecte. Ma thèse est la suivante : moderniser l'ERP finance revient d'abord à tracer une frontière entre ce qui reste standard dans le noyau comptable et ce qui vit autour. Cette frontière est une décision de contrôle interne que le CFO doit signer, et chaque écart non documenté dans le noyau est une dépendance à une personne. Vous la paierez à la migration, puis à l'audit, puis à l'arrivée des agents IA.

Le cœur propre de l'ERP finance est une décision de CFO

Le calendrier impose le sujet. SAP met fin à la maintenance standard de SAP ECC 6.0 le 31 décembre 2027, et la maintenance étendue court jusqu'à fin 2030 moyennant une prime de deux points sur la redevance standard. Une échéance intermédiaire est déjà passée : SAP avait annoncé en décembre 2025 que les packs de compatibilité, qui maintenaient certaines fonctions ECC à l'intérieur de S/4HANA en local, perdraient leurs droits d'usage fin mai 2026, et cette date est échue. Kaplan quitte Meta l'année même où votre grand livre ECC perd son support standard.

Le retard est massif. Le décompte de Gartner fin 2024 indiquait que 39 % des quelque 35 000 entreprises de la base installée ECC avaient migré vers S/4HANA, avec une projection de 57 % à l'échéance de 2027 et environ un tiers encore sur ECC en 2030. Et une migration achevée ne règle pas tout. Selon les travaux de SAPinsider sur les directions financières utilisatrices de SAP, 54 % ont migré leur finance principale vers S/4HANA, mais seulement 17 % qualifient leurs systèmes financiers de pleinement intégrés, et 42 % ont encore besoin de plus de huit jours pour clôturer. Ces entreprises ont changé de moteur sans changer de frontière, et elles ont migré leurs écarts avec le reste.

Le sujet relève du CFO parce que ses conséquences tombent sur ses états financiers. Le cas d'inTEST l'illustre : la direction a identifié une faiblesse significative du contrôle interne sur le reporting des stocks après la mise en place d'un ERP chez Alfamation, ce qui a entraîné une révision des comptes du premier trimestre 2026, dont une surévaluation des stocks de 0,75 million de dollars affectant le résultat net et le bénéfice par action. Aucun DSI ne signe la lettre d'affirmation à sa place.

L'écart entre ambition et résultat est documenté. D'après Gartner, seuls 13,5 % des responsables financiers font état d'une transformation clairement réussie, tandis que plus de 70 % jugent leurs initiatives plus lentes ou moins efficaces que prévu. Sur l'IA, 84 % des CFO déclarent ne pas avoir encore obtenu de retour sur leurs investissements IA en finance. Ces deux chiffres ont une racine commune : on empile des outils sur un noyau que personne ne sait plus décrire.

Comment fonctionne un cœur propre dans un ERP finance ?

Un cœur propre est un ERP dont le noyau comptable reste aussi proche que possible de la version livrée par l'éditeur, toute logique spécifique étant placée à l'extérieur et reliée par des interfaces publiées. SAP, qui vend la plateforme d'extension correspondante et a donc intérêt à promouvoir le concept, le définit comme le fait de garder l'ERP au plus près de son état standard fourni par l'éditeur, en traitant les modifications spécifiques par des extensions cloud et des innovations « side-by-side ». Le terme vient de SAP, mais le principe s'applique à Oracle, Workday ou Microsoft.

Ce qui reste dans le noyau

Le noyau contient ce qui doit être identique pour l'auditeur d'une année sur l'autre : le grand livre, le plan de comptes, le journal unique, les règles de comptabilisation et les contrôles d'accès. Dans S/4HANA, les transactions mettent à jour immédiatement les états financiers via le Universal Journal, et de nombreux rapprochements disparaissent parce que la donnée est écrite une seule fois puis partagée entre les fonctions finance. Ce bénéfice n'existe que si personne ne réécrit la tuyauterie. La règle technique se résume ainsi : aucune table n'est modifiée à la main, aucun programme standard n'est surchargé, et toutes les extensions passent exclusivement par des API officiellement publiées.

Ce qui sort du noyau

Tout le reste vit à côté : workflows d'approbation propres à votre organisation, connecteurs bancaires, règles de rapprochement complexes, tableaux de bord, agents IA. Ces composants lisent et écrivent dans le noyau par les interfaces prévues, ce qui laisse passer les mises à jour de l'éditeur sans retester du code enfoui. La confusion la plus fréquente porte sur ce point : un cœur propre n'interdit pas le spécifique. Il impose de le ranger au bon endroit. Les praticiens le disent sans détour : le cœur propre ne signifie pas zéro code spécifique, il signifie un noyau débarrassé des personnalisations non maîtrisées.

Le cas Birmingham, ou le rapprochement bancaire qui a tout fait dérailler

Le conseil municipal de Birmingham donne la démonstration la plus chère de ce mécanisme. La plus grande collectivité locale d'Europe a basculé en avril 2022 sur la plateforme unique Oracle Fusion pour la finance, la paie, les RH et les achats, en remplacement d'un système SAP introduit en 1997. Le plan prévoyait d'utiliser Oracle en standard, mais le conseil a ajouté des personnalisations, dont une conception du rapprochement bancaire qui ne fonctionnait pas, et les contournements manuels ont coûté plus de 5 millions de livres. Le système a aussi laissé le conseil sans piste d'audit ni capacité de détection des fraudes pendant 18 mois.

La facture a suivi. Selon les chiffres publiés par le conseil en janvier 2026, le coût total prévu du programme jusqu'à l'exercice 2027/28 atteint 144,4 millions de livres, contre une estimation initiale de 19 millions. L'Audit Reform Lab de l'université de Sheffield va plus loin : il estime le coût réel à 216,5 millions de livres jusqu'en avril 2026, car les plans de dépenses du conseil reposaient sur des économies attendues de l'ERP qui ont ensuite été annulées. Le remède retenu confirme le diagnostic : le conseil réimplémente une version « standard » de la solution après que les personnalisations du premier projet ont perturbé son rapprochement bancaire. Et en septembre 2026, The Register indiquait que le conseil passerait au moins une année de plus sans que les auditeurs certifient ses comptes.

Un exemple chiffré pour votre propre arbitrage

Prenons un cashypothétique, purement arithmétique. Votre base de maintenance SAP est de 50 millions d'euros. La prime de maintenance étendue de deux points représente 1 million d'euros par an, soit 3 millions sur 2028 à 2030. Ce montant achète du temps, pas une sortie. Si vous migrez en conversion technique sans trier votre code spécifique, sachez que vous convertissez le système ECC existant vers S/4HANA avec sa configuration, son code spécifique et tout son historique : vous payez la prime, puis vous emportez la dette dans le nouveau système. Comparez ces 3 millions hypothétiques aux 5 millions de livres que Birmingham a dépensés en contournements manuels pour un seul processus mal personnalisé. Le tri du code spécifique coûte moins cher que l'un ou l'autre.

Pourquoi l'IA rend la frontière plus coûteuse à ignorer

Les agents IA lisent le noyau par ses interfaces. Une règle d'allocation enfouie dans un programme Z leur reste invisible, et ils produisent alors des résultats plausibles et faux. Le rachat par Stout de la société d'IA agentique Flightline, annoncé le 13 octobre 2026, le rappelle : les agents de Flightline puisent dans des sources de données internes et externes, avec une notation indépendante des résultats au regard de standards de qualité définis. Son responsable IA, David DeMasi, a résumé la limite : « the final deliverable is only as good as the data and the team that drives it ». Gartner observe la même hiérarchie dans les retours sur investissement : l'extraction de données, l'automatisation des comptes fournisseurs et clients et la production de rapports rapportent généralement en neuf à dix mois, tandis que la gestion des données, la génération d'analyses et la prévision demandent une période de développement plus longue. Les cas d'usage rapides tolèrent un noyau sale, les cas d'usage qui comptent ne le tolèrent pas.

Quand viser un cœur propre, et quand l'écart au standard se justifie

Le cœur propre a un prix. Il oblige les métiers à abandonner des habitudes, et l'éditeur gagne du pouvoir puisque vous vivez à son rythme de mises à jour. Les offres les plus standardisées sont aussi les moins souples : un comparatif publié par l'intégrateur Quinnox (qui vend ces migrations, chiffres et appréciations à croiser) classe l'édition publique de RISE with SAP comme la moins adaptée aux personnalisations uniques et complexes, car elle privilégie la vitesse et la standardisation par des processus « fit-to-standard ». Les promesses chiffrées viennent souvent de l'éditeur lui-même : selon SAP, les organisations qui adoptent un cœur propre peuvent réduire jusqu'à 80 % la personnalisation logicielle et automatiser jusqu'à 70 % de leurs processus principaux. Ce sont des chiffres commerciaux, sans valeur de référence indépendante.

Trois situations justifient un écart. La première est une obligation légale ou fiscale locale que le standard ne couvre pas. La deuxième est un avantage concurrentiel mesurable, par exemple une logique de tarification qui fait votre marge. La troisième est le report délibéré : un groupe croissant d'entreprises choisit volontairement une approche « composable », qui garde ECC comme noyau, ajoute l'analytique et l'automatisation autour, et gagne du temps sans s'engager dans une réimplémentation complète. Ce report se défend s'il est décidé et budgété. Il devient dangereux quand il arrive par inertie : rester sur ECC sans support est le chemin le moins cher sur le papier et le plus risqué en pratique, rarement une stratégie délibérée pour une grande entreprise régulée, mais il arrive par dérive.

Le facteur temps joue contre les hésitants. Selon le rapport d'investissement du DSAG, l'association des utilisateurs germanophones de SAP, près de 50 % des clients SAP existants prévoient d'achever leur migration d'ici fin 2030, et les retardataires se disputeront les mêmes ressources, avec des coûts plus élevés et des délais plus longs.

Voici la règle de décision à écrire au tableau blanc, que j'appelle la règle des trois zones :

Dans le noyau : ce qui doit être identique pour l'auditeur. Autour du noyau : ce qui doit changer plus vite que le grand livre. Nulle part : ce que personne ne sait expliquer.

Elle s'accompagne d'un test du successeur, inspiré du départ de Kaplan. Pour chaque objet spécifique qui touche la comptabilité, demandez si une personne autre que son auteur peut expliquer sa logique, la tester et la documenter en 48 heures. Si la réponse est non, l'objet est une dépendance à une personne, quelle que soit sa qualité technique. Meta dispose de plusieurs mois pour transférer ce que sait Kaplan. Vous n'aurez pas ce délai quand le dernier développeur ABAP qui connaît votre moteur d'allocation partira à la retraite. Pour relier cette discipline à unesource unique de vérité sur vos données comptables, la frontière du noyau doit être tenue comme un référentiel de contrôle, avec un propriétaire nommé.

Ce qu'il faut faire lundi

  • Demander à la DSI l'extraction de tous les objets spécifiques qui touchent la finance et le contrôle de gestion, avec leur auteur, leur date de création et leur date de dernière exécution. Les objets jamais exécutés depuis douze mois sont les premiers candidats à la suppression.
  • Appliquer le test du successeur aux vingt objets qui interviennent dans la clôture mensuelle, et classer chacun dans l'une des trois zones.
  • Fixer une base de mesure avant tout chantier. SAPinsider recommande de consigner les durées actuelles de consolidation, de clôture et de chargement des données, puis de tenir les programmes ERP et EPM à des objectifs d'amélioration.
  • Faire chiffrer par les achats la prime de maintenance étendue sur votre base contractuelle réelle, pour que le coût du report figure dans le business case.
  • Créer un comité des écarts au standard que vous cosignez : toute nouvelle personnalisation du noyau exige une justification légale ou un gain mesurable, et un propriétaire. Intégrez cette gouvernance à votrefeuille de route ERP plutôt que de la laisser au seul intégrateur.
  • Inscrire la frontière du noyau à l'ordre du jour du prochain comité d'audit, avec la liste des objets classés « nulle part ».

Birmingham voulait du standard et a laissé passer un rapprochement bancaire personnalisé. Ce seul écart a contribué à des comptes que les auditeurs ne certifient toujours pas en 2026. Votre inventaire des objets spécifiques est le document qui vous évitera ce scénario, et il se lance en une semaine.

Questions fréquentes

Que signifie clean core pour un ERP finance ?

Le clean core, ou cœur propre, consiste à garder le noyau comptable de l'ERP au plus près de la version standard de l'éditeur. La logique spécifique est placée à l'extérieur et reliée par des API publiées. Il n'interdit pas le spécifique : il impose qu'aucune table ne soit modifiée à la main et qu'aucun programme standard ne soit surchargé.

Que se passe-t-il pour SAP ECC après 2027 ?

La maintenance standard de SAP ECC 6.0 (EHP 6 à 8) prend fin le 31 décembre 2027. Une maintenance étendue reste possible jusqu'à fin 2030, avec une prime de deux points sur la redevance. ECC continue de fonctionner, mais rester sans support expose l'entreprise à des risques de sécurité et de conformité.

Faut-il supprimer tout le code spécifique avant de migrer vers S/4HANA ?

Non, il faut le trier. Une obligation légale locale ou un avantage concurrentiel mesurable justifient de garder une logique spécifique, de préférence en extension hors du noyau. Le code que seul son auteur sait expliquer doit être réécrit, documenté ou supprimé, faute de quoi une conversion technique l'emporte tel quel dans le nouveau système.

Pourquoi les personnalisations d'ERP créent-elles un risque d'audit ?

Les personnalisations du noyau comptable peuvent casser des contrôles que l'éditeur avait prévus. À Birmingham, un rapprochement bancaire personnalisé sous Oracle a privé le conseil municipal de piste d'audit et de détection des fraudes pendant 18 mois. Chez inTEST, une mise en place d'ERP a conduit à une faiblesse significative du contrôle interne sur les stocks.

Pour aller plus loin

Les leçons qui prolongent cet article, en accès libre.

  1. 1Modernisation de l'ERP : SAP, Oracle et la roadmap technologique du CFOFinance digitale & finance durable
  2. 2Qualité des données financières et single source of truthReporting, comptabilité et finance technique
  3. 3Gouvernance des données et analytics pour la financeFinance digitale & finance durable
  4. 4La finance en temps réel : du reporting périodique à l'intelligence continueFinance digitale & finance durable
  5. 5Piloter la transformation de la finance : change management pour les CFOLeadership du CFO & futur de la finance

Sources

Vous avez lu cet article ?

Validez votre lecture pour gagner de l’XP et alimenter votre radar.