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Pourquoi SpaceX emprunte 40 milliards de dollars pour des puces qu'il pourrait louer ?

SpaceX cherche 40 milliards de dollars, dont 30 en dette investment grade, pour acheter des puces Nvidia dans un montage mené par Apollo. Derrière le montant, une question de structuration que tout directeur financier confronté à un capex lourd devra trancher.

Une courte planche de bois posée sur une longue arche de pierre, ne couvrant qu'une partie du vide.

Le 6 octobre 2026, le Financial Times a révélé que SpaceX cherchait à lever environ 40 milliards de dollars pour financer une commande de puces Nvidia. Le montage prévoit environ 10 milliards de prêts bancaires et 30 milliards de dette investment grade, Apollo Global Management menant l'opération et aidant à placer le papier auprès d'un large éventail d'investisseurs, Pimco figurant parmi les prêteurs en discussion, pour une clôture attendue en 2027. Ni SpaceX, ni Apollo, ni Pimco n'ont confirmé l'opération à ce stade: les chiffres ci-dessus proviennent de sources citées par le FT, pas d'un communiqué.

Le contexte rend l'arbitrage lisible. Au deuxième trimestre 2026, SpaceX a publié 7,81 milliards de dollars de revenus, en hausse de 92 %, une perte nette ramenée à 541 millions, et des dépenses d'investissement de 18,4 milliards, bien au-delà des 13,22 milliards attendus par le consensus FactSet. En mars 2026, l'entreprise avait déjà emprunté 20 milliards de dollars via un prêt relais arrivant à échéance en septembre 2027. Voilà la thèse de cet article: dans le financement de l'infrastructure IA, la contrainte n'est plus l'accès au capital, c'est le choix du bilan qui porte la dépréciation de l'actif et la durée sur laquelle on l'amortit. SpaceX a eu le choix entre trois structures déjà éprouvées sur ses propres actifs. Elle semble en retenir la plus exigeante en apparence, la dette corporate notée, et c'est précisément ce choix qui mérite d'être disséqué.

La mécanique du montage Apollo pour les 40 milliards de SpaceX

Apollo connaît déjà ce client. Le 7 janvier 2026, le gestionnaire a annoncé avoir mené une solution de capital de 3,5 milliards de dollars pour Valor Compute Infrastructure, véhicule géré par Valor Equity Partners, destinée à soutenir une acquisition et une mise en location de 5,4 milliards d'infrastructure de calcul, dont des GPU NVIDIA GB200, auprès d'une filiale de xAI, dans une structure de triple net lease (communiqué du prêteur lui-même, donc à lire comme tel). Reuters a rapporté une seconde opération d'environ 3,4 milliards en février 2026 sur le même modèle, le véhicule initial comptant Nvidia parmi ses investisseurs d'ancrage.

Trois différences séparent ces montages du projet de 40 milliards.

La propriété. Dans le schéma Valor, les puces appartiennent à un véhicule tiers qui les loue. Dans un financement obligataire corporate, SpaceX achète et détient. Le risque de valeur résiduelle des GPU revient au bilan de l'emprunteur.

Le canal de placement. SpaceX est noté BBB, le deuxième échelon le plus bas de la catégorie investment grade, ce qui autorise les compagnies d'assurance et les fonds de pension à acheter sa dette. Les trois agences ont placé SpaceX en catégorie investissement le 18 juin 2026: S&P à BBB stable, Moody's à Baa1 stable, Fitch à BBB+ stable. Ce statut ouvre une poche d'investisseurs institutionnels qu'un prêt privé n'atteint pas au même coût.

Les revenus contractés. Un document déposé auprès de la SEC décrit une capacité d'environ 325 000 GPU NVIDIA, le client s'engageant à payer 1,25 milliard de dollars par mois jusqu'en mai 2029, avec faculté de résiliation par l'une ou l'autre partie moyennant un préavis de 90 jours après la période initiale. Google, de son côté, utilise environ 110 000 GPU dans les centres de données de SpaceX, pour un accord courant d'octobre 2026 à juin 2029 au rythme de 920 millions de dollars par mois. Moody's a cité ces accords de calcul avec Anthropic et Google, d'une valeur combinée d'environ 75 milliards de dollars, comme un élément de son appréciation. Une dette à dix ans adossée à des contrats résiliables à 90 jours: tout l'exercice de structuration tient dans cet écart.

Pourquoi la note BBB pèse plus lourd que le taux dans un financement de puces ?

Parce que la note détermine qui a le droit d'acheter, et donc la profondeur du marché, bien avant de déterminer le coupon. Le marché l'a d'ailleurs rappelé à SpaceX. Début juillet 2026, selon une analyse de Bloomberg Opinion, les obligations SpaceX se traitaient à un spread moyen de 1,62 point de pourcentage au-dessus des Treasuries, contre 0,92 point pour la moyenne des BBB et 1,55 point pour la moyenne des BB à haut rendement. La notation dit investment grade, le spread dit autre chose, et l'écart se paie chaque année.

Arithmétique simple à partir de ces chiffres: sur une tranche de 30 milliards de dollars, 0,70 point d'écart entre 1,62 et 0,92 représente 210 millions de dollars de charge d'intérêts annuelle supplémentaire. Sur dix ans, cela dépasse le coût total de bien des acquisitions que le même comité d'investissement passerait trois mois à instruire. C'est le genre d'écart qui justifie de traiterle récit crédit adressé aux agences comme un chantier à part entière, et non comme une formalité post-signing.

Le comparateur utile ici est Meta. En octobre 2025, Meta et des fonds gérés par Blue Owl Capital ont bouclé un financement de 27 milliards de dollars pour le campus Hyperion en Louisiane, Meta ne détenant que 20 % de la coentreprise contre 80 % pour Blue Owl, via un véhicule ad hoc arrangé par Morgan Stanley ayant émis 27 milliards de dette notée A+ et 2,5 milliards de fonds propres, avec PIMCO et BlackRock en ancrage. La dette arrive à maturité en 2049, est intégralement amortissable, et a été émise autour de 225 points de base au-dessus des Treasuries. La garantie de valeur résiduelle, qui couvre la valeur du projet sur seize ans, a été décrite par S&P comme l'élément déterminant du A+.

Deux entreprises, deux réponses opposées à la même question. Meta sort l'actif du bilan et achète la note A+ au prix d'une garantie de valeur résiduelle qu'elle porte elle-même. SpaceX garde l'actif, assume une note BBB et un spread de catégorie spéculative, mais conserve la liberté de réallouer sa capacité. Le prospectus de SpaceX le dit explicitement: la structure retenue permet de monétiser une partie de la capacité tout en autorisant sa réaffectation à des initiatives internes si nécessaire.

Les résultats déjà visibles dans les comptes de SpaceX

L'opération de 40 milliards n'est pas close et ne le sera pas avant 2027. Ce qui est déjà mesurable, c'est l'effet du capex qu'elle doit financer.

Au deuxième trimestre 2026, SpaceX a publié 7,8 milliards de dollars de revenus en hausse de 92 %, une perte nette de 541 millions et un EBITDA ajusté de 3,5 milliards, en progression de 191 %. Le capex trimestriel a atteint 18,4 milliards, dont près de 16 milliards sur l'infrastructure de calcul IA, et la capacité installée est passée de 400 mégawatts un an plus tôt à 1,4 gigawatt. Le titre a reculé d'environ 8 % après la clôture. Le directeur financier Bret Johnsen a défendu l'allocation sur l'appel résultats en indiquant que, côté calcul IA, l'entreprise obtenait un retour en « less than a one-year payback ».

Les agences voient la même trajectoire avec d'autres lunettes. S&P anticipe un levier ajusté inférieur à 2,0x jusqu'en 2029, avec un pic à 1,2x en 2028, tout en projetant un free cash flow négatif durable et un endettement porté à environ 132 milliards de dollars d'ici 2028. Moody's a de son côté souligné que la note est contrainte par l'intensité capitalistique de la montée en charge IA et par une gouvernance concentrée limitant le contrôle indépendant du conseil.

Le phénomène dépasse SpaceX. Moody's évalue le capex des hyperscalers à 785 milliards de dollars en 2026, vers 1 000 milliards l'année suivante, avec environ 460 milliards de dette directe et 1 200 milliards d'engagements de location, dont plus de 820 milliards portant sur des baux non encore démarrés. Dans une analyse antérieure de février 2026, les analystes comptables de Moody's chiffraient à 662 milliards de dollars le montant non enregistré au bilan de cinq géants, soit 113 % de leur dette ajustée. Le régulateur s'en mêle: la NAIC, qui dispose depuis janvier 2026 du pouvoir de contester une notation s'écartant de plus de trois crans de sa propre analyse, a engagé une revue des positions des assureurs sur les centres de données et des notations qui les sous-tendent, selon le Financial Times.

La règle des trois durées pour un actif qui se déprécie vite

Voici le test à écrire au tableau blanc. Avant de valider une structure de financement d'actif technologique, alignez trois durées et nommez celui qui porte l'écart.

  • Durée économique réelle de l'actif. Pour les GPU, les hyperscalers amortissent sur cinq à six ans alors que les critiques les plus sévères retiennent deux à trois ans. Prenez la plus courte des deux hypothèses pour tester votre structure.
  • Durée des revenus contractés qui servent la dette. Chez SpaceX, l'accord Anthropic court jusqu'en mai 2029 mais reste résiliable à 90 jours après la période initiale, selon le dépôt SEC. Une échéance contractuelle n'est pas un engagement ferme.
  • Durée de la dette. Un relais à septembre 2027 et une obligation 2049 ne posent pas le même problème.

La règle: si la durée 3 excède la plus courte des durées 1 et 2, quelqu'un porte le risque de valeur résiduelle. Si ce quelqu'un n'est pas nommé dans la documentation, c'est vous. Meta a nommé ce porteur en accordant une garantie de valeur résiduelle sur seize ans, ce qui lui a valu le A+. Dans le montage Valor, c'est le bailleur qui le porte. Dans une émission obligataire corporate, c'est l'émetteur.

Le corollaire opérationnel: une structure qui améliore un ratio comptable sans déplacer un risque économique ne crée pas de valeur, elle en déplace la date de reconnaissance. David Gonzales, analyste chez Moody's, a formulé cela clairement auprès de Fortune en disant que les hyperscalers n'ont pas « avoided a liability through structuring ». Le même raisonnement s'applique à une flotte, à une ligne de production ou à un plan ERP: c'est le cadre d'arbitrage entre dette, fonds propres et structures déconsolidantes qui doit trancher, pas le souhait du prochain trimestre.

Là où votre contexte diffère de celui de SpaceX: vous n'avez ni 85,7 milliards de dollars de produit net d'introduction en bourse encaissés en juin 2026, ni Apollo qui vous appelle. Morgan Stanley, qui arrange ce type d'opérations, estime qu'environ 800 milliards de dollars de capital de crédit privé seront nécessaires entre 2025 et 2028, chiffre à lire en tenant compte de l'intérêt commercial de la banque à voir ce marché croître. Pour une entreprise de taille intermédiaire, la version applicable de la question n'est pas l'accès au marché 144A mais le choix entre crédit-bail, prêt bancaire amortissable et location opérationnelle, avec exactement les mêmes trois durées à aligner.

Ce qu'il faut faire lundi

Sortez la liste de vos cinq actifs technologiques les plus lourds et inscrivez en face de chacun les trois durées du test. Une ligne par actif, une page au total.

Demandez à votre trésorier le spread effectif de votre dernière émission ou de votre dernier tirage, et comparez-le au spread moyen de votre catégorie de notation. L'écart multiplié par l'encours donne le coût annuel de votre récit crédit.

Relisez les clauses de résiliation des trois contrats clients qui servent à justifier votre capex devant le conseil. Vérifiez le préavis réel, pas la date de fin affichée.

Identifiez par écrit, pour chaque montage déconsolidant existant, la partie qui porte la valeur résiduelle. Si la réponse n'est pas dans le contrat, elle est dans votre bilan.

Enfin, chiffrez le scénario où la durée économique de l'actif tombe à la moitié de sa durée d'amortissement comptable, et présentez cette sensibilité au comité d'audit avant la clôture annuelle.

SpaceX a obtenu trois notations investment grade en juin 2026 et paie malgré tout un spread supérieur à la moyenne du haut rendement. La leçon tient en une phrase: la notation ouvre la porte du marché, c'est la structure qui détermine le prix une fois à l'intérieur. Le test des trois durées se fait en une matinée et vous dira lequel des deux vous avez négligé.

Questions fréquentes

Pourquoi SpaceX achète-t-elle ses puces Nvidia au lieu de les louer comme le faisait xAI ?

Acheter plutôt que louer conserve la propriété des GPU et la liberté de réallouer la capacité de calcul, ce que le prospectus déposé auprès de la SEC mentionne explicitement. Le revers est que le risque de valeur résiduelle du matériel reste au bilan de SpaceX, alors que les montages Valor financés par Apollo en janvier et février 2026 le transféraient à un bailleur tiers.

Qu'est-ce qu'une garantie de valeur résiduelle dans un financement de centre de données ?

C'est l'engagement d'un locataire ou d'un sponsor à couvrir la valeur de l'actif à l'issue du bail, ce qui rassure les prêteurs sur le sort du collatéral. Dans le financement Hyperion de Meta et Blue Owl bouclé en octobre 2025, S&P a décrit cette garantie, portant sur seize ans, comme l'élément déterminant de la notation A+ accordée aux 27 milliards de dollars de dette.

Pourquoi des obligations notées investment grade peuvent-elles se traiter comme du haut rendement ?

Parce que la notation reflète une probabilité de défaut modélisée alors que le spread reflète ce que les investisseurs exigent pour détenir le papier. Début juillet 2026, selon une analyse de Bloomberg Opinion, la dette SpaceX se traitait à 1,62 point au-dessus des Treasuries, contre 0,92 point pour la moyenne BBB et 1,55 point pour la moyenne BB.

Les engagements de location des hyperscalers comptent-ils comme de la dette ?

Les agences les traitent comme des passifs assimilables à de la dette même lorsqu'ils ne figurent pas au bilan sous forme d'emprunt. Moody's a recensé environ 1 200 milliards de dollars d'engagements locatifs chez six hyperscalers en juillet 2026, dont plus de 820 milliards portant sur des baux non encore entrés en vigueur, et indique en tenir compte dans son analyse de crédit.

Pour aller plus loin

Les leçons qui prolongent cet article, en accès libre.

  1. 1Facilités de crédit, covenants et relations bancairesTreasury, risque & working capital
  2. 2Debt capital markets : obligations, covenants et agences de notationInvestor relations & marchés de capitaux
  3. 3Structure de capital optimale : dette, capitaux propres et monde réelStratégie financière & création de valeur
  4. 4Les agences de notation et le credit storyTreasury, risque & working capital
  5. 5Le framework d'allocation du capital : les cinq usages d'un dollarStratégie financière & création de valeur

Sources

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