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Compression des frais et fuite vers le passif : ce que la narrative dominante omet

La fuite vers la gestion passive est présentée comme une loi d'airain de l'industrie, condamnant les gérants actifs à une érosion irréversible de leurs marges. La réalité est plus nuancée, et les CFO qui l'ignorent risquent de mal calibrer leurs décisions de capital et de tarification.

Depuis une décennie, la compression des frais de gestion domine les discussions dans les salles de conseil des grandes maisons d'actifs. BlackRock, Vanguard et State Street ont transformé la concurrence tarifaire en guerre d'attrition : les expense ratios sur les ETF actions américaines larges frôlent désormais zéro, certains fonds iShares Core ou Vanguard Total Market affichant des frais de l'ordre de 3 à 4 points de base. Les flux suivent la même logique. Aux États-Unis, Morningstar estime que les fonds passifs ont capté plus de 80 % des flux nets entrants sur les marchés actions domestiques entre 2018 et 2025. En Europe, les UCITS indiciels progressent chaque trimestre. Difficile, dans ce contexte, de contester la narrative.

La thèse du gérant actif condamné, exposée honnêtement

Le raisonnement tient sur des bases solides. L'efficience relative des marchés de grandes capitalisations rend la surperformance active persistante rarissime : les études SPIVA de S&P Global montrent, année après année, qu'une majorité de fonds actifs actions américaines sous-performent leur indice sur dix ans, nette de frais. Quand l'alpha est difficile à démontrer et que les frais restent visibles, le choix de l'investisseur institutionnel ou retail devient mécanique.

La pression réglementaire amplifie le mouvement. MiFID II, en imposant la transparence des rétrocessions et la séparation de la recherche des frais d'exécution, a retiré aux distributeurs européens l'incitation financière à placer des fonds actifs chargés. Les gérants actifs ont perdu une partie de leur réseau de distribution payé par le produit lui-même. Résultat : les marges de revenus moyens pondérés (management fee yields) ont glissé de 50 à 60 points de base vers 35 à 40 points de base pour les maisons actives mid-tier en Europe entre 2016 et 2024.

Pour un CFO d'asset manager,chaque point de base génère ou détruit de la valeur à l'échelle de l'AUM total : perdre 10 points de base sur 100 milliards d'euros d'AUM représente 100 millions d'euros de revenus annuels volatilisés. La thèse du déclin structurel des actifs traduit donc une vraie réalité arithmétique.

Les angles morts de la narrative dominante

Poser le problème uniquement en termes de passif versus actif, c'est manquer trois dynamiques qui réorganisent le secteur en 2026.

Le premier angle mort : la compression des frais n'est pas uniforme. Elle frappe les fonds actifs dans les marchés où l'efficience est la plus élevée, soit les actions des grandes capitalisations américaines et européennes. Elle ne frappe pas de la même façon le private equity, le crédit privé, les infrastructures ou les hedge funds multi-stratégies. Apollo, Blackstone et Ares continuent de facturer des structures "2 et 20" ou leurs équivalents sur des véhicules semi-liquides qui séduisent les institutionnels en quête de prime d'illiquidité. La démocratisation de ces stratégies vers les clients privés fortunés, via des fonds evergreen, crée même un nouveau segment où les frais restent élevés et les distributeurs retrouvent des incitations. Traiter le secteur comme un bloc homogène est une erreur de diagnostic.

Le deuxième angle mort concerne la rentabilité par dollar de revenu. Les gérants passifs ont des revenus en croissance mais des marges opérationnelles très sensibles à l'échelle. BlackRock tire sa rentabilité d'une base d'AUM colossale et d'une diversification vers Aladdin (technologie) et le conseil institutionnel. Un gérant passif de taille moyenne, sans cette base de coûts fixes amortis sur 10 000 milliards de dollars, n'imprime pas automatiquement de la valeur.La logique de levier opérationnel sur l'AUM joue en faveur des très grands, pas du secteur passif en général.

Le troisième angle mort porte sur les flux eux-mêmes. La collecte passive est concentrée sur quelques plateformes et canaux : les plans 401(k) américains, les courtiers en ligne à faibles frais, les robo-advisors. Les gérants actifs qui ont conservé des relations directes avec les fonds de pension souverains, les family offices ou les assureurs vie à bilan long ne subissent pas la même pression de flux. PIMCO sur le crédit obligataire actif ou Capital Group sur ses fonds multi-actifs maintiennent des parts de marché stables précisément parce que leur clientèle achète une relation et une expertise, pas un ISIN à prix plancher.

Un dernier point que la narrative occulte : la consolidation en cours redistribue les cartes. Les fusions Amundi-Lyxor, Franklin Templeton-Legg Mason, ou plus récemment les discussions de rapprochement entre maisons actives européennes ne sont pas des signes d'agonie. Ce sont des réponses rationnelles pour atteindre le seuil d'AUM à partir duquel la structure de coûts devient défendable.

Ce qu'un CFO d'asset manager doit faire maintenant

La tentation est de réduire les coûts linéairement pour compenser la compression des revenus. C'est une erreur si la réduction touche la gestion de portefeuille ou la relation client dans des segments où l'alpha est encore monétisable.

La bonne grille de lecture commence par une segmentation rigoureuse du P&L par stratégie et par canal. Quelles lignes de produits détruisent de la valeur à leurs frais actuels ? Lesquelles bénéficient d'une demande inélastique au prix ? Cette décomposition, qu'on peut appeler contribution margin par fonds, est rarement faite avec la rigueur qu'elle mérite dans les maisons d'actifs traditionnelles.

Ensuite, la tarification mérite une revue stratégique plutôt qu'une adaptation passive à la concurrence. Les performance fees structurés avec des high watermarks et des hurdle rates permettent de baisser le management fee de base tout en préservant l'upside si l'alpha est au rendez-vous. Plusieurs gérants actifs quantitatifs, comme AQR, ont expérimenté des structures hybrides précisément pour rester compétitifs sur le management fee tout en alignant les intérêts.

Sur la gestion de bilan, la compression des revenus justifie une revue du coût de la structure corporate : les maisons cotées comme Amundi ou Man Group subissent une double pression, celle des marchés sur leur AUM et celle des analystes sur leur cost-income ratio. Le CFO doit défendre un niveau de dépenses cohérent avec une croissance organique ciblée, sans sacrifier les lignes qui construisent la prochaine génération de produits, notamment dans les actifs alternatifs et les stratégies multi-assets à frais mixtes.

La compression des

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